« À 30 ans, j’étais déterminée à commencer une nouvelle vie en France » Lee Young Kyung, cheffe du restaurant Hanok au musée Guimet
- Léa Baron
- 16 juil.
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Des beaux-arts à la création de bijoux, Lee Young Kyung a finalement consacré sa carrière à l’art de la cuisine. Cheffe du traiteur Misso, elle est à la tête de la cuisine du restaurant Hanok au musée Guimet, à Paris. Son activité l’a notamment amenée à cuisiner pour le groupe BTS lors de son premier concert au Stade de France, en 2019. Rencontre avec Lee Young Kyung, 52 ans, qui dit tout devoir « à l’hansik ».
Ecrit par Léa Baron le 16/07/2026
Hansori : Vous êtes aujourd’hui une cheffe coréenne bien connue en France. Pourtant, vous n’avez pas du tout une formation en cuisine, mais plutôt en beaux-arts ?
Lee Young Kyung : Je suis née à Anseong, en 1974. À la fin du lycée, j’ai passé le concours d’entrée aux beaux-arts de l’Université de Séoul. J’ai échoué une première fois, puis j’ai réussi lors de ma deuxième tentative. Au départ, j’ai choisi cette voie un peu par hasard, car je ne dessinais pas vraiment. Puis cela m’a vraiment passionnée. Je me suis spécialisée dans le travail du métal, le soufflage du verre, le design de bijoux et la sculpture.
Est-ce par les arts que vous avez décidé de venir en France ?
À l’origine, je voulais poursuivre mes études. Pour moi, la France représentait une référence mondiale en matière d’art. J’ai découvert l’Alliance française et tout s’est ensuite enchaîné très vite. J’ai obtenu mon visa fin novembre 2002 et je suis arrivée en janvier 2003 à Paris. À 30 ans, j’étais déterminée à commencer une nouvelle vie, un nouveau chapitre.
Comment s’est passée votre arrivée en France ?
Je suis arrivée seule, sans parler la langue, avec seulement un dictionnaire coréen-anglais qui ne m’a pas vraiment aidée ! Finalement, je me suis rendu compte que je n’avais pas envie de reprendre des études d’art. Je me suis inscrite à un cours de français à l’université Sorbonne Nouvelle. Mais c’était trop difficile : les genres, le masculin, le féminin… Je ne comprenais rien ! Il m’a fallu environ deux ans pour progresser.
Est-ce à cette période que vous faites vos premiers pas en cuisine ?
Oui. J’ai été embauchée chez un traiteur dans le 13e arrondissement. Cela m’a plu immédiatement. Les clients, majoritairement français, étaient très gentils et m’aidaient à améliorer mon français. C’est aussi là que j’ai rencontré mon mari, qui travaille aujourd’hui avec moi. À l’époque, il ne connaissait ni la cuisine coréenne ni la Corée. Il a appris à l’apprécier en devenant client de mon traiteur. C’est ainsi que notre histoire a commencé.
Puis vous reprenez l’affaire ?
En 2006, lorsque le patron a cessé son activité, j’ai repris l’entreprise et créé la mienne, que j’ai appelée Misso. Cela signifie « sourire » en coréen.
Cuisiniez-vous déjà avant de venir en France ? Qui vous a appris ?
Ma mère, qui était commerçante, cuisinait, mais elle travaillait beaucoup. C’est surtout ma grand-mère paternelle qui m’a transmis les bases. C’était une très bonne cuisinière, connue dans son quartier. Elle préparait des repas pour des événements familiaux ou amicaux, souvent pour des dizaines de personnes.
Qu’est-ce qui vous plaît dans la cuisine ?
J’aime cuisiner parce que j’aime manger. Mais pas seulement. J’aime le partage et les ingrédients, comme les jang (lire encadré ci-dessous), ces trois sauces et pâtes fermentées qui sont au cœur de la cuisine coréenne.
Les jang, l’âme de la cuisine coréenne

Le terme jang désigne une famille de sauces et de pâtes fermentées, principalement élaborées à partir de soja : le meju, des briques composées de graines de soja cuites, écrasées, puis liées avec des cordelettes de paille de riz avant d’être suspendues pour sécher et fermenter pendant plusieurs jours. De cette base naissent les trois grands types de jang : le ganjang (sauce soja), le doenjang (pâte de soja) et le gochujang (pâte de piment).
→ À lire dans mon livre Korea Cantina, éditions Hachette Pratique.
La science de la fermentation vient de notre histoire, notamment des périodes de guerre, où il fallait conserver les aliments sans réfrigérateur. On faisait aussi sécher les légumes en été pour les consommer en hiver. Cette dimension scientifique et historique me fascine.

Comment définiriez-vous votre cuisine ?
C’est une cuisine traditionnelle et familiale qui repose sur le partage. Autrefois, on mangeait tous ensemble en partageant les plats, comme les banchan, contrairement à aujourd’hui où tout est plus individualiste. Ma cuisine cherche à transmettre cet esprit : une cuisine conviviale, et surtout faite avec le cœur.
En 2024, vous obtenez cette place au musée national des arts asiatiques – Guimet, qui cherche à ouvrir un restaurant en son sein. Votre activité de traiteur, notamment auprès du groupe BTS, a-t-elle joué un rôle ?
Grâce à mon activité de traiteur, j’avais déjà l’habitude de servir 200 à 300 personnes. Dans les prochains jours, après notre interview, je dois par exemple intervenir pour un sommet de l’OCDE et un événement au Mans. J’ai une grande expérience dans ce domaine. En 2019, j’ai été choisie pour assurer tout le catering du groupe BTS lors de leur premier concert au Stade de France à Paris.
C’est comme ça qu’en 2025, nous avons ouvert le restaurant Hanok au musée Guimet, qui propose une cuisine hansik, c’est-à-dire traditionnelle coréenne. Et sur le toit du musée, nous avons aussi le snack Han Rooftop, où nous proposons une cuisine plus street food.
En ce moment au musée Guimet : cuisine des temples et royaume de Silla

Jusqu’au 31 août, le musée Guimet met à l’honneur une civilisation méconnue avec l’exposition « Silla : l’Or et le Sacré ». Pour la première fois en Europe, des trésors issus des tombeaux royaux coréens — couronnes d’or, parures de jade, bijoux et objets funéraires — sont réunis à Paris.Pendant près d’un millénaire (57 av. J.-C. – 935), le royaume de Silla a façonné une culture où pouvoir, art et spiritualité étaient étroitement liés, marquée notamment par l’essor du bouddhisme dès le VIe siècle.En écho à cette histoire, la cheffe Young Kyung LEE propose un menu inspiré de la « cuisine des temples », une gastronomie végétalienne ancrée dans les traditions bouddhiques.
→ Découvrir l’histoire de la cuisine des temples et l'interview de la nonne-cheffe Jeong Kwan dans mon ouvrage Korea Cantina.
La popularité de la culture coréenne, avec la “Hallyu”, a-t-elle eu un effet positif sur votre activité ?
Oui, mais cela a pris du temps. J’ai commencé en 2006, et ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard que j’en ai senti l’effet. Le véritable tournant s’est produit avec le Covid : les gens regardaient Netflix chez eux, découvraient la culture coréenne à travers les séries, et avaient ensuite envie de goûter la cuisine, très présente dans les K-dramas.

Pourquoi la cuisine coréenne plaît-elle autant aujourd’hui ?
Parce qu’elle permet de découvrir une culture à travers la nourriture. Lorsque je propose mes services de traiteur, je ne présente pas seulement des plats, je partage une véritable expérience culturelle.
Comment votre famille perçoit-elle votre vie en France ?
Mes parents sont contents pour moi. Ils sont venus plusieurs fois en France. Mais vivre loin de sa famille n’est pas facile, cela rend parfois un peu nostalgique.
Envisagez-vous de retourner vivre en Corée ?
Mon mari aimerait vivre en Corée : il aime beaucoup le pays et ma famille. Pour l’instant, je suis habituée à ma vie en France, même si l’administration y est parfois compliquée. Mais en Corée, il y a beaucoup de compétition et très peu de vacances.
Aujourd’hui, je suis heureuse ici, bien que ce ne soit pas toujours facile de vivre entre deux pays.
Je suis surtout reconnaissante de ce que la France a pu m’apporter.
Avant, la cuisine n’était pas mon métier, mais grâce à mon parcours ici, j’ai rencontré beaucoup de personnes et appris à partager. Maintenant, j’ai envie de transmettre à mon tour, notamment à travers des cours de cuisine.
Vous déclinez aujourd’hui votre activité à travers un “institut du goût coréen en France”. Pouvez-vous nous expliquer son objectif ?
C’est un institut qui associe nourriture et culture. L’idée est d’organiser des activités, notamment des cours et des événements autour de la cuisine coréenne. L’objectif est aussi de former des professionnels, notamment les futurs patrons de restaurants coréens, ou d’aider certains à se perfectionner.
Je veux préserver la cuisine coréenne authentique, pas seulement les recettes, mais aussi l’esprit. Aujourd’hui, la cuisine coréenne est très populaire, mais il est essentiel d’en préserver l’identité.

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