« Je me sens plus à l’aise en Bretagne qu’en Corée », Yves Yoon dessinatrice-autrice de BD

Arrivée en France à 19 ans, l’autrice de bande dessinée Yves Yoon vit en Bretagne depuis plus de dix ans. Entre choc culturel, questionnements identitaires et création artistique, elle raconte son parcours de Coréenne en France, de ses études aux Beaux-Arts à la publication de Bibimbap ou jambon-beurre ?, et aujourd’hui de sa dernière BD Mes recettes k-food. Hansori l’a rencontrée lors du Salon du livre de Paris en avril 2026.
Ecrit par Léa Baron 14/09/2026
Un grand sourire, une bonne dose d’énergie, une pincée d’humour, une cuillère de sincérité et beaucoup d’humilité. C’est peut-être la recette d’Yves Yoon, de son vrai nom Hyunji Yoon, pour mettre à l’aise en interview. Des traits que l’on retrouve dans les personnages de ses deux BD en français : Bibimbap ou jambon-beurre ? (2025) et Mes recettes k-food (Éditions Larousse, 16 septembre).

Son nom d’autrice, « Yves Yoon », résume à lui seul cette trajectoire. Née « Yoon » en Corée, elle découvre à son arrivée en France que ce prénom existe aussi en breton sous la forme « Yves ». « Je vis en Bretagne, donc j’ai trouvé intéressant d’associer les deux », explique-t-elle. Elle adopte ce nom en 2022, lors de son retour en France, sans savoir qu’« Yves » est perçu comme masculin. « Finalement, ça me plaît : ça crée un pont entre la Corée et la France. »
De la Corée à la France : un parcours artistique
Originaire de Bucheon, près de Séoul, Yves Yoon dessine depuis l’enfance. Elle intègre un lycée artistique en Corée, où elle se spécialise en animation et en bande dessinée. À 17 ans, son parcours bascule : après le décès de son père, elle ressent le besoin d’exprimer quelque chose de plus profond.
Une amie lui fait alors découvrir les Beaux-Arts français, qui permettent d’explorer plusieurs médiums. Attirée par cette liberté et par le rayonnement artistique de la France, elle décide de partir.
« Ce n’était pas un rêve d’enfance mais plutôt une opportunité. »
Les études y sont aussi moins coûteuses qu’en Corée, alors que sa famille traverse une période difficile après la mort de son père. En 2014, après seulement six mois d’apprentissage du français, elle s’installe à Quimper.
Vivre en France : choc culturel et isolement
L’arrivée est marquée par un fort décalage. La ville lui apparaît « super mignonne comme un décor de film », mais la langue devient un obstacle majeur.
« Ne pas pouvoir communiquer en français, même pour des choses simples, était un handicap. »
Elle ressent aussi fortement sa différence, étant la seule étudiante étrangère : « trop visible avec mon apparence, mon accent… ». De nature réservée, elle peine à aller vers les autres. « Même si en Corée j’étais timide, je n’étais pas non plus asociale. »
Son intégration passe par ses amis français, qui l’aident à sortir de son isolement. « C’est grâce à eux que je me suis ouverte. Ça m’a sauvée, sinon je serais repartie plus vite. »
Plus à l’aise en Bretagne qu’en Corée
Après cinq ans d’études, elle retourne en Corée faute de travail, puis se retrouve bloquée pendant la pandémie. « Je me suis rendue compte de la différence de rythme entre la France et la Corée, où les gens ne font que travailler. »
Cette période fait naître des regrets : « J’avais l’impression de ne pas avoir profité de mes années en France. C’était comme un long rêve dont j’avais tout oublié. »

Elle revient fin 2022 pour « rattraper » cette expérience. Depuis, elle vit toujours à Quimper qu'elle considère comme sa deuxième maison : « Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise en Bretagne qu’en Corée où je rentre deux semaines par an pour voir ma mère, ma sœur et mes amis. Je suis contente de les voir bien sûr mais je m’y sens décalée, confie-t-elle. Ça me rend triste parce que c’est mon pays natal. »
« J’ai l’impression d’appartenir à nulle part. »
Après près de dix ans en France, Yves Yoon prépare un tour du pays en voiture pour l’année prochaine afin de sortir de la Bretagne. « J’aimerais découvrir d’autres paysages », explique-t-elle. Ce projet pourrait devenir une nouvelle bande dessinée, prolongeant son exploration de l’identité et de l’interculturalité.
Bibimbap ou jambon-beurre ?
Une vie entre deux cultures qu’elle racontait avec humour et finesse dans son premier album publié en 2025 Bibimbap ou jambon-beurre ? (Éditions Larousse). Dans cette BD, Yves Yoon explore les différences culturelles entre la France et la Corée : travail, relations amoureuses et familiales, mode, racisme ou encore gestes du quotidien comme l’éternuement.

Une manière aussi de mieux comprendre son pays natal et son propre parcours d’adaptation en France. « En 2014, les gens connaissaient peu la Corée. Aujourd’hui, ils s’y intéressent davantage, c’était l’occasion de partager ces différences. »
Mes recettes k-food
Dans sa nouvelle BD Mes recettes k-food (Éditions Larousse), parue le 16 septembre 2026, elle transmet sa culture coréenne à travers la cuisine. Elle y partage des recettes qui ont marqué son enfance : soupe d’anniversaire (miyeok-guk), soupe du Nouvel An (tteokguk) ou encore plats du lendemain de cuite.

« Ce que je préfère, c’est la cuisine de ma mère », confie-t-elle avec affection. On la voit dans ses dessins souvent appeler sa mère pour retrouver des recettes.

Elle évoque aussi celles de son père disparu, comme le ganjang gyeran bap, un riz à l’œuf au plat.

À la fois tendre, drôle et instructif, l’album mêle recettes, récits et significations aussi bien culturelles que personnelles des plats.

Elle décrit la cuisine coréenne comme une cuisine de l’équilibre, structurée autour des banchan (petits accompagnements) et d’une harmonie des couleurs et des saveurs.

Faute de certains ingrédients à Quimper, elle adapte désormais sa cuisine : « J’essaie de faire coexister cuisine coréenne et habitudes françaises. » Pour son plus grand bonheur.

La société coréenne : entre capitalisme et « jeong »
En travaillant à l’Institut du Roi Sejong à Quimper, ouvert en 2020 qui dispense des cours de langue et de culture, elle redécouvre son pays avec recul et maturité. Elle décrit la Corée comme un pays « rapide du pali pali (vite, vite), efficace, pratique et très capitaliste », mais aussi profondément structuré par le lien social.
Yves Yoon évoque le concept de « jeong », une forme d’attachement, d’empathie et de chaleur humaine difficile à traduire.
« La Corée est un pays contradictoire : moderne et traditionnel à la fois, explique-t-elle. C’est un pays de superficialité mais où la communauté, la famille ont leur importance. »
Ces tensions s’expliquent par son histoire avec la guerre de Corée, la colonisation japonaise, le développement économique accéléré dans les années 1970 qui ont façonné une société à la fois exigeante et solidaire.
Un pays et une culture qu’Yves Yoon s’attache à faire découvrir et comprendre aussi à travers ses BD.

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