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« Nous ne regrettons pas d’avoir quitté la Corée pour la France il y a 40 ans » Gwon Hyun Mee et You-chul, restaurateurs à Paris

Photo du rédacteur: Léa Baron
Léa Baron
7 oct.
5 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 oct.

Gwon You-chul et son épouse Hyun Mee  avec leur fils Hagni devant le Mee café à  Paris / Photo Léa Baron
Gwon You-chul et son épouse Hyun Mee avec leur fils Hagni devant le Mee café à Paris / Photo Léa Baron

Arrivés en France au milieu des années 1980, Gwon Hyun Mee et son époux You-chul n’imaginaient pas qu’un jour, ils dirigeraient plusieurs adresses parisiennes : Bistrot Mee, Table de Mee et aujourd’hui Mee Café. Parti des amphithéâtres de sciences politiques à Séoul, leur parcours s’est transformé en une aventure familiale et entrepreneuriale.


Ecrit par Léa Baron 08/10/2026


Gwon Hyun Mee et Gwon You-chul se rencontrent à l’université, à Séoul, où ils étudient les sciences politiques : lui passionné de politique, elle d’Histoire. La fin des années 70 et le début des années 80 sont marqués par un contexte politique tendu en Corée du Sud, sous une présidence autoritaire. « Il y avait beaucoup de répression », se souvient Hyun Mee.


Au cours des années 1970 et jusqu’au milieu des années 1980, la Corée du Sud connaît une phase de développement rapide, mais sous un régime politique autoritaire. Le pays est alors dirigé par Park Chung-hee (1961–1979), puis par Chun Doo-hwan (à partir de 1980), dans un contexte marqué par une forte limitation des libertés publiques, une surveillance politique et une répression des mouvements étudiants et syndicaux.

Sur le plan économique, cette période correspond néanmoins à ce que l’on a appelé le « miracle du fleuve Han » : une industrialisation accélérée, portée par une stratégie d’exportation et par l’essor de grands conglomérats industriels (les chaebols). Cette croissance rapide transforme profondément la société coréenne, mais s’accompagne aussi de fortes inégalités sociales, de conditions de travail difficiles et de tensions sociales récurrentes.


Leur départ n’est pas seulement académique, mais aussi intime et politique. À une époque où beaucoup d’étudiants partent aux États-Unis, You-chul refuse cette option. « Hors de question » pour ce marxiste de longue date. Le couple choisit finalement la France, presque par défaut mais aussi par curiosité.


Arrivée en France : un choc du quotidien

Ils arrivent à Paris en 1985, peu après leur mariage. Le décalage est immédiat entre l’image d’un pays « avancé » et la réalité à laquelle ils sont confrontés.

« Pour prendre un café, il faut attendre… même pour payer au supermarché, il faut patienter », raconte You-chul, qui s’en amuse avec le recul.


« J’ai pleuré, pleuré beaucoup, au début, mais j’ai vite voulu m’adapter »

Les débuts sont difficiles. Ils vivent dans un petit deux-pièces sombre du 15e arrondissement. Hyun Mee traverse une période de forte nostalgie : « J’ai pleuré, pleuré beaucoup au début, mais j’ai vite voulu m’adapter », dit-elle avec force.


Grigny : une autre France et un nouvel équilibre

Le couple quitte Paris pour s’installer en banlieue à Grigny, où ils restent neuf ans. Ils y découvrent un environnement plus moderne, qui leur rappelle certains quartiers alors en développement de Séoul comme celui de Gangnam.


« Ce ne sont pas des Français qui habitent là, ce sont des étrangers comme nous », explique Hyun Mee. « Il y avait déjà des Coréens d’ailleurs. »


Leur fils unique, Hagni, grandit dans un environnement multiculturel. Le couple ne fréquente pas particulièrement la communauté coréenne, mais parle coréen à la maison et envoie leur fils en Corée une fois par an pour maintenir son niveau de langue.


Guide-interprète et père au foyer

Passionnée d’art et d’histoire, Hyun Mee suit l’École du Louvre pendant deux ans, puis devient guide-interprète. En 2000, elle fonde une agence de voyage pour les touristes coréens en France, qu’elle dirigera pendant 25 ans.


Cette activité devient leur première base économique solide.

Pendant cette période, You-chul reste à la maison.


« Je deviens le premier père coréen au foyer », raconte-t-il avec fierté.

Il accompagne l’éducation de leur fils et fait un choix déterminant : l’orienter vers la musique.« En France, il y a beaucoup de racisme », affirme-t-il. Il considère alors la musique classique comme un espace plus méritocratique et encourage Hagni à apprendre le violon.


Celui-ci intègre le Conservatoire national de Paris, avant de s’en éloigner plus tard pour suivre une autre voie musicale, jusqu’à rejoindre aux claviers, le groupe bien connu L’Impératrice.


2006 : la naissance de Gwon’s dining

Le tournant entrepreneurial familial intervient en 2006 avec l’ouverture de leur premier restaurant, Gwon’s dining. L’idée existe depuis longtemps. « J’ai toujours voulu ouvrir un restaurant pour transmettre la culture coréenne », répétait déjà You-chul à leur arrivée en France.


C'est là qu'il dit avoir découvert la cuisine comme un langage culturel et politique d'importance. Hyun Mee participe à la création de nombreuses recettes.


« On n’était pas restaurateurs mais on avait un projet »

Chaque détail est pensé : vaisselle raffinée, présentation soignée, service au cordeau.« Un même plat, dans une autre assiette, n’a pas la même valeur », souligne You-chul.

Le lieu devient un espace de rencontre : « 50 % de Français, 50 % de Coréens venaient à notre table, beaucoup de VIP ou d’ambassadeurs aussi », explique le couple.


« Tenir un restaurant c’est aussi faire des rencontres comme avec l’artiste coréen Lee Ufan, en apprendre sur la vie grâce aux clients », ajoute Hyun Mee.


Bistrot Mee, Table de Mee

L’aventure de Gwon’s dining s’arrête en 2017 après onze années intenses.


Grâce à l'implication de leur fils Hagni, le couple lance un autre établissement avec Bistrot Mee en 2014, qui propose « un goût authentique avec une présentation moderne mais pas fusion », précisent-ils. On y retrouve une cuisine coréenne populaire savoureuse.


Plat servi à La Table de Mee / Photo Léa Baron
Plat servi à La Table de Mee / Photo Léa Baron

Puis vient en 2022, la Table de Mee, une cuisine coréenne traditionnelle très raffinée, récompensée en 2023 par un Bib Gourmand du guide Michelin.


Enfin, à deux pas de là, ils créent encore avec leur fils, Mee Café en 2026, un café coréen inspiré des pâtisseries de Hyun Mee.


Mee Café ouvert en 2026 par la famille Gwon / Photo Léa Baron
Mee Café ouvert en 2026 par la famille Gwon / Photo Léa Baron

La Corée aujourd’hui : distance et fierté

Avec les années, leur regard sur la Corée évolue. Le pays s’est profondément transformé et a gagné une visibilité culturelle mondiale.


« La Corée a énormément changé. Nous ressentons une certaine fierté pour notre pays. Les Coréens ont beaucoup travaillé. En très peu de temps, le pays a réalisé énormément de choses. »

Mais leur identité devient plus complexe : « On peut dire qu’on est aussi devenu étrangers dans les deux pays », reconnaît Hyun Mee.


Elle garde néanmoins des liens familiaux forts en Corée : sa mère, âgée de 96 ans, ainsi que son frère et sa sœur. Ils s'y rendent environ une fois par an pour les voir.


Une vie en France, entre continuité et transmission

« Je ne regrette pas d’avoir quitté la Corée pour la France il y a 40 ans », confirme You-chul, « parce que j’ai ainsi découvert la démocratie à la française avec ses bons et mauvais côtés. »


Leur vie reste ancrée en France, auprès de leur fils et de leur petite-fille.


Hyun Mee, aujourd’hui, cherche aussi davantage de temps personnel : « Depuis quelque temps, une fois par semaine, je fais quelque chose pour moi, une exposition avec mes amies. J’aimerais continuer à profiter de cette vie en France, que je n’ai pas pu avoir pendant toutes les années où je travaillais. Pour l’instant, je suis très bien ici. » 


Une histoire de transmission et de création

Ce qui continue de les porter, c’est la création, le lien, et un dernier projet peut-être pour You-chul : ouvrir un jour un restaurant gastronomique (Gastronomee ?) intimiste d’une dizaine de places, pour clore ce parcours de ces deux étudiants venus il y a 40 ans à Paris.


Depuis leurs débuts à Séoul jusqu’aux tables de leurs restaurants parisiens, leur histoire reste traversée par une même idée : faire dialoguer les cultures, et montrer que la cuisine peut aussi être une forme de pensée.


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