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« C’est à distance que j’ai appris à aimer mon pays, la Corée » Bella Kim, actrice et mannequin

Photo du rédacteur: Léa Baron
Léa Baron
il y a 2 jours
6 min de lecture
Bella Kim, actrice et mannequin coréenne à Paris / Photo Léa Baron
Bella Kim, actrice et mannequin coréenne à Paris / Photo Léa Baron

Arrivée en France à 19 ans pour étudier l’histoire de l’art, Bella Kim s’est d’abord fait connaître comme mannequin avant de découvrir le cinéma avec son premier rôle dans Hiver à Sokcho qui lui a valu une nomination aux Révélations des César 2026. Aujourd’hui, entre la France et la Corée, elle apprend à ne plus choisir entre deux cultures, mais à les réunir.


Interview par Léa Baron 26/10/2026


Où êtes-vous née et comment s’est passée votre enfance en Corée ?

Je suis née à Cheonan, près de Séoul. J’y ai vécu jusqu’à mes trois ou quatre ans, puis nous avons déménagé à Séoul. Nous avons beaucoup bougé à cause du travail de mon père, qui est radiologue et professeur. Avec le recul, ces déplacements m’ont appris à m’adapter rapidement à de nouveaux environnements.


Je viens d’une famille où tout le monde a fait de longues études : mon père, ma mère, mes tantes, mes oncles… Mon père a étudié à l’université nationale de Séoul.


En Corée, être médecin est associé à une grande réussite sociale. Il existe un parcours assez tracé : intégrer une grande université, puis travailler dans une grande entreprise comme Samsung. C’est un peu le modèle idéal.


Ce n’est pas un chemin que vous avez voulu suivre visiblement, pourquoi ?

Je ressentais une pression implicite autour de la réussite. Quand tout le monde réussit autour de vous, vous avez naturellement l’impression de devoir réussir vous aussi. Mais moi, j’ai toujours été différente. Je me demandais : pourquoi faut-il forcément suivre cette voie ? Pourquoi doit-on faire comme tout le monde ? Personne ne me donnait vraiment de réponse.


Ma mère avait compris que j’étais un peu particulière. Elle m’a ouvert d’autres possibilités, en m’inscrivant notamment au violon et au piano. Elle m’a montré qu’il existait d’autres chemins.

Au lycée, j’ai aussi été mise à l’écart de mon groupe d’amies. Cela m’a profondément blessée. Avec le recul, je me dis que cette expérience m’a peut-être ouvert une autre voie, mais, à l’époque, c’était difficile.


Il y avait donc ce mal-être, mais aussi une envie d’ailleurs. Ma famille voyageait beaucoup, partir ne me faisait pas peur. Ma mère m’a dit un jour : « Pour changer ta vie, il faut deux énergies : celle qui vient de toi, et celle qui te pousse. » Je pense que j’avais les deux.


Bella Kim a toujours été émue par l'impressionnisme français. / Photo Léa Baron
Bella Kim a toujours été émue par l'impressionnisme français. / Photo Léa Baron

Pourquoi avoir choisi la France ?

Pour l’histoire de l’art, et surtout l’impressionnisme, qui m’a toujours beaucoup émue. Mon père a écrit plusieurs livres sur l’histoire, et j’avais déjà visité le Louvre. Je n’avais même pas encore appris le français quand j’ai décidé de venir.


Je suis arrivée à 19 ans. Au début, j’ai beaucoup pleuré. Je ne comprenais rien, même après avoir étudié la langue. Les gens parlaient vite, je me sentais perdue.


J’ai mis un an et demi à comprendre le mot « sac plastique » à la caisse !

En 2015, il y a aussi eu les attentats. Je ne me sentais pas en sécurité. Mais je me disais : j’ai choisi cette vie, donc je dois aller jusqu’au bout. J’étais déterminée. 


Paradoxalement, je me suis sentie plus libre en France. En Corée, je me sentais différente. À Paris, tout le monde est différent, donc ma différence, ma taille notamment, disparaît. Dans le métro, personne ne me regardait, et cela m’a apaisée.


J’ai compris qu’on pouvait choisir qui l’on voulait être, ou ne pas être.

Comment êtes-vous entrée dans le mannequinat ?

J’ai été repérée dans la rue pendant ma deuxième année d’études. J’avais déjà été démarchée en Corée, au lycée. C’était aussi un rêve d’enfance. Mais ma mère voulait que je poursuive mes études. Je suis contente d’avoir d’abord étudié : ma mère avait raison.


Devenir mannequin était un rêve d'enfant pour Bella Kim / Photo Sunhwa
Devenir mannequin était un rêve d'enfant pour Bella Kim / Photo Sunhwa

À l’époque, il y avait peu de mannequins coréens en France. J’ai travaillé pour des marques comme Dior et Gucci. Mais le cinéma est arrivé complètement par hasard : on m’a contactée pour un casting sur Instagram. Je n’avais jamais joué de ma vie et je ne m’étais jamais imaginée actrice. Je me demandais même comment on pouvait pleurer devant les autres, face à une caméra !


Votre premier long métrage, Hiver à Sokcho, sorti en 2025, a une résonance particulière dans votre parcours ?

Oui, complètement. Le personnage de Soo-Ha ne se sent appartenir à aucun endroit. C’est quelque chose que j’ai vécu moi aussi.


Affiche du premier film de Bella Kim "Hiver à Sokcho
Affiche du premier film de Bella Kim "Hiver à Sokcho

Dans Hiver à Sokcho, Soo-ha, interprétée par Bella Kim, est une jeune femme coréenne travaillant dans une pension à Sokcho.

L’arrivée de Yan Kerrand, un dessinateur français, bouleverse son quotidien et ravive ses questionnements sur ses origines, son identité et son avenir. À travers ce personnage, le film explore la solitude et la quête de soi.



J’ai travaillé pendant 3 mois pour préparer ce rôle. Le tournage a duré environ six semaines, à Sokcho, en Corée, une ville où j’avais vécu enfant avec mes parents. Mon père y avait notamment ouvert son cabinet et il y vit toujours. Revenir là-bas pour tourner mon premier film était donc une expérience très particulière.


Le cinéma m’a fait découvrir une autre forme d’art. Quand on étudie l’histoire de l’art, on apprend à regarder des œuvres achevées. Au cinéma, on découvre que l’on est soi-même en train de faire de l’art. Il y a la vision du réalisateur, celle des acteurs, de l’équipe lumière, du son… Tous ces regards se rejoignent pour créer quelque chose.


Le cinéma permet de construire un autre espace-temps tout en restant sur Terre.

Pendant des mois, j’ai vécu avec mon personnage. Cette expérience m’a ouvert les portes d’une autre vie, avec la possibilité de devenir quelqu’un d’autre. C’est étrange, mais profondément beau.


Le film m’a rappelé que ne pas appartenir à un seul endroit pouvait être une liberté : on peut appartenir à plusieurs.


Bella Kimi sur le tournage d'Hiver à Sokcho / Photo DR
Bella Kimi sur le tournage d'Hiver à Sokcho / Photo DR

Comment vivez-vous aujourd’hui cette vie entre la France et la Corée ?

Avant, c’était difficile. Quand je retournais en Corée, je repartais en pleurant dans l’avion. C’était trop dur de quitter ma famille. J’ai toujours été très indépendante, et je pensais que c’était une force. Mais la mort de ma grand-mère l’année dernière m’a fait comprendre que, pour vivre une belle vie, on a aussi besoin des autres, de son entourage.


Quand j’ai participé au Festival de Cannes et que j’ai été nommée aux César pour Hiver à Sokcho, l’une des premières choses que j’ai faites a été de partager ces moments avec ma famille et mes meilleurs amis en Corée. Ils me soutiennent. Je grandis avec eux.

Aujourd’hui, je vois les choses autrement. J’ai la chance d’avoir deux vies, deux pays. Si l’on se sent enraciné dans un seul endroit, l’autre finit par nous manquer. Alors, j’essaie de faire un puzzle avec les deux.


La Corée m’a donné sa rigueur et son énergie de travail. C’est dans mon ADN. En France, j’ai appris à ralentir, à profiter et à être en paix. J’adore Paris, et je continue à découvrir la ville.

J’ai aussi des amis de partout, d’Argentine, d’Espagne… Je ne me sens pas forcément proche de la communauté coréenne à Paris, et ce n’est pas une faiblesse. Nous sommes venus ici pour vivre autrement.


Votre regard sur la Corée a-t-il changé ?

Oui. C’est assez paradoxal, mais après onze ans en France, je commence à aimer mon pays. Quand je l’ai quitté, je n’aimais pas y vivre et je voulais partir.


C’est grâce à la distance et au temps que mon regard a changé.

Quand on vit en Corée, entouré uniquement de Coréens, on ne se rend pas forcément compte de sa propre culture. En France, j’ai appris à la redécouvrir. Je suis très fière de la visibilité que la Corée a acquise dans le monde, à travers le cinéma, la musique ou la beauté. Quand je suis arrivée, les gens connaissaient à peine mon pays.


À 20 ans, je voulais surtout travailler et réussir. Aujourd’hui, je vois la vie différemment. Je suis au début de ma carrière, mais j’ai trouvé ma place en France. J’ai un travail, un agent, je me sens installée et apaisée. Je vais mieux qu’à mes 20 ans.


Quels sont vos projets ?

Je vais tourner un court métrage en novembre et participer au jury du Festival du court métrage de Liège. Je dois également tourner un long métrage d’auteur, Lucie. Et je serai présente au Festival du film coréen de Paris.


Je construis ma carrière petit à petit, sans vouloir suivre un chemin tout tracé. J’ai longtemps souffert de ne pas me sentir à ma place. Aujourd’hui, je comprends que je n’ai pas besoin de choisir entre mes deux pays. Je peux assembler les deux, et c’est ce qui me rend libre.


 
 

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