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« Paris représentait pour moi les artistes, la liberté, le romantisme » Lee Hyun Joung, artiste-peintre

  • Photo du rédacteur: Léa Baron
    Léa Baron
  • il y a 4 jours
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : il y a 1 jour

L'artiste coréenne Lee Hyun Joung  dans son atelier parisien / Photo Léa BARON
L'artiste coréenne Lee Hyun Joung dans son atelier parisien / Photo Léa Baron

Née à Séoul en 1972, Lee Hyun Joung a choisi Paris pour vivre et créer depuis plus de trente ans. Avec ses peintures à l’encre sur papier traditionnel coréen hanji, elle livre un univers intime à la fois méditatif et tourmenté. Remarquées récemment à Asia Now et au Printemps Asiatique, ses œuvres présentées par la galerie Louis & Sack, trouvent aujourd’hui leur public à l’international.

Rencontre avec l'artiste Lee Hyun Joung dans son atelier parisien. 


Entretien mené par Léa Baron 05/08/2026


HANSORI : Quand vous posez votre sceau-signature sur une œuvre, vous dites que vous la laissez partir. Pourquoi ?

Lee Hyun Joung : Il y a une forme de deuil quand j’appose mon sceau. Une œuvre naît d’abord pour moi-même. J’essaie de préserver ce plaisir de la création, cette envie de faire émerger quelque chose de profondément personnel. Ce temps-là m’est offert, c’est un moment qui n’appartient qu’à moi. C’est comme un cadeau du ciel. C’est peut-être égoïste, je le reconnais mais cela me procure aussi beaucoup de joie.


En même temps, je sais que l’œuvre est faite pour être partagée donc je la laisse partir en la signant. Une œuvre qui ne suscite aucune émotion ou qui ne circule pas n’a pas de sens pour moi. C’est vrai que c’est un peu contradictoire : l’instant de création m’appartient, mais l’œuvre est destinée aux autres.


Quelle importance a le partage dans votre travail ?

Il est essentiel, dans l’art comme dans la vie. Sans lui, la vie devient désertique. Avant, je voyageais seule mais aujourd’hui, je préfère partager mes expériences. C’est dans ce partage que les émotions se prolongent et se renouvellent.


Comment êtes-vous venue à l’art, à la création ?

J’ai étudié les beaux-arts à l’université Sejong, en Corée. Puis, je suis arrivée en France en 1995, où je me suis formée en bijouterie-joaillerie. J’ai obtenu un CAP, puis travaillé cinq ans en entreprise avant de me mettre à mon compte.


Je continuais à créer des bijoux tout en gardant le pinceau à la main. Je n’ai jamais pu abandonner la peinture. À cette époque, je disposais d’un grand atelier partagé avec une amie, appartenant à son père, peintre. Il nous avait laissé beaucoup de matériel, ce qui me permettait de peindre librement.


L'atelier de l'artiste Lee Hyun Joung à Paris / Photo Léa Baron
L'atelier de l'artiste Lee Hyun Joung à Paris / Photo Léa Baron

Pourquoi avoir choisi la France à 22 ans ?

A cette période, en Corée, les inégalités entre hommes et femmes me révoltaient. Plutôt que de me battre, j’ai choisi de partir. C’était sans doute un peu naïf mais Paris représentait alors pour moi les artistes, la liberté, le romantisme. 

J’aimais aussi la langue française, que je trouvais musicale, même si elle a été difficile à apprendre. J’écoute encore beaucoup la radio pour continuer à progresser.


Quand commencez-vous à travailler avec le papier hanji qui est la base de vos œuvres ?

En 2011. À cette période, ma mère est tombée gravement malade. Ce fut un choc. Je n’arrivais plus à travailler, ni même à retrouver la précision nécessaire à la bijouterie. C’était très éprouvant, moralement et physiquement. Mon père m’a alors conseillé de prendre du temps et de faire autre chose.


Le hanji est un papier traditionnel coréen fabriqué à partir de fibres de mûrier (dak). Connu pour sa grande résistance et sa longévité, il peut durer plusieurs siècles sans se détériorer. Respirant, souple et naturellement antibactérien, le hanji est utilisé aussi bien dans l’art (calligraphie, peinture), que dans l’architecture intérieure ou l’artisanat. 


Le papier coréen a toujours fait partie de mon quotidien.

Et c’est là que le hanji revient dans votre vie ?

Oui. Le papier coréen a toujours fait partie de mon quotidien. En Corée, on l’utilise pour tout : écrire mais aussi recouvrir les sols, les murs, les fenêtres… On le vernissait ensuite. À l’école, on s’en servait pour fabriquer des objets, des masques notamment en papier mâché.


Et j’ai toujours fabriqué mes propres carnets. Toucher ce papier me reliait finalement à mon pays. En France, où je vis loin de ma culture d’origine, il représente un lien précieux. 


J’aimais retrouver cette douceur réconfortante en le déchiquetant et en le plongeant dans l’eau pour créer une nouvelle matière. C’est un papier très absorbant, qui diffuse l’eau, contrairement au papier glacé. 


Lee Hyun Joung travaille à l'encre sur du papier coréen hanji qu'elle fabrique elle-même / Photo Léa Baron
Lee Hyun Joung travaille à l'encre sur du papier coréen hanji qu'elle fabrique elle-même / Photo Léa Baron

Pourquoi fabriquez-vous votre propre papier ?

Pour moi, le papier est déjà une œuvre. Là où l’on créé en pensant habituellement au résultat, je procède à l’inverse : le hasard fait émerger la forme, et c’est ce qui m’intéresse. Je reste très curieuse de ce matériau à travers lequel j’ai encore beaucoup à exprimer. Tout comme avec l’encre (mook) et les pigments que j’utilise.


Pinceaux et encre de Chine (mook) utilisée par Lee Hyun Joung dans son atelier / Photo Léa Baron
Pinceaux et encre de Chine (mook) utilisée par Lee Hyun Joung dans son atelier / Photo Léa Baron

Quel est votre processus créatif ?

Je réalise quelques croquis rapides, mais je n’aime pas tout figer. Je travaille aussi à l’intuition, directement sur le papier. C’est un défi, car l’encre ne permet pas de correction. J’ai d’ailleurs beaucoup de tableaux que je considère “ratés”, mais que je réalise toujours jusqu’au bout.


Que faites-vous de ces “ratés” ?

Je les conserve, car ils font partie de ma vie. À la fin de l’année, je les découpe et les assemble pour créer une nouvelle œuvre intitulée Mémoire vivante. C’est une trace de mes émotions, de moments de vie et de mon année écoulée finalement.


Oeuvre de Lee Hyun Joung, revisitant l'art du bojagi coréen / Photo Léa Baron
Oeuvre de Lee Hyun Joung, revisitant l'art du bojagi coréen / Photo Léa Baron

C’est ce qu’on appelle le bojagi ?

À l’origine, le bojagi est un tissu coréen constitué de fragments assemblés, transmis de génération en génération. Il servait à emballer et transmettre des objets précieux. Chaque morceau porte une histoire. Mon travail s’inscrit dans cette logique : transmettre une mémoire.


J’ai d’ailleurs exposé mes bojagi lors du 9e édition du Printemps Asiatique Paris en juin 2026.


Le bojagi est un tissu traditionnel coréen, généralement carré, utilisé pour envelopper, protéger et transporter des objets. Les plus anciens exemplaires conservés, datant du début de la dynastie Joseon (1392–1910), étaient liés au bouddhisme, servant notamment de nappes ou de couvertures pour des sutras.

Sorte de bojagi (jogakbo) exposé au MET museum à New York.
Sorte de bojagi (jogakbo) exposé au MET museum à New York.

Au-delà de sa fonction pratique, le bojagi porte une forte dimension symbolique : offrir ou utiliser un tissu neuf lors d’un mariage ou de fiançailles exprimait l’attention portée à l’objet comme au destinataire. 

Tombé en désuétude, il est aujourd’hui réinterprété par des artistes et des designers, restant le symbole d’un savoir-faire et d’une esthétique durable.


Qu’est-ce qui vous inspire ?

Parfois, je ne sais pas ce que je représente. Je dépose simplement une émotion sur le papier à travers lignes et courbes. Chacun peut y voir ce qu’il souhaite : montagnes, crevasses, vagues…


C’est aussi beaucoup de précision, de répétition, un travail qui demande une grande concentration. Mais il m’arrive aussi de mettre des K-drama en fond, pour créer une ambiance sonore.


Cherchez-vous à faire passer un message ?

Pas forcément. Je ne m’inscris pas dans une démarche politique ou sociale. Mon travail est une expression intime, une libération émotionnelle. Une forme de méditation qui m’aide à exprimer ce que je ne peux pas dire avec des mots. Vivre avec une langue étrangère, ce n’est pas évident. Mon art est devenu une véritable thérapie et un langage. 


Triptyque de Lee Hyun Joung présenté par la galerie Louis & Sack à Asia Now Paris (octobre 2025)  / Photo Léa Baron
Triptyque de Lee Hyun Joung présenté par la galerie Louis & Sack à Asia Now Paris (octobre 2025) / Photo Léa Baron

Comment avez-vous justement vécu votre installation en France ?

Avec le recul, je réalise que cette vie entre deux cultures a été difficile, même si je ne m’en rendais pas compte au début. Le choc des cultures car je suis mariée avec un Français, l’épreuve de l’apprentissage de la langue… J’ai aussi mis longtemps les autres - mes enfants, ma famille - au centre de ma vie, avant de me recentrer sur moi-même. Cela transparaît sans doute aujourd’hui dans mes peintures.


Je me sens profondément coréenne.

Quel rapport entretenez-vous avec votre pays natal aujourd’hui ?

Je me sens profondément coréenne. Pourtant, en Corée, je peux parfois me sentir étrangère, car je ne maîtrise plus tous les codes. Même si je regarde des K-drama, ce n’est pas la réalité.


En revanche, dans certaines valeurs comme l’éducation ou le rapport à la famille, je reste très marquée par ma culture d’origine.


Oeuvre de Lee Hyun Joung représentant ses émotions ou états d'âme / Photo Léa Baron
Oeuvre de Lee Hyun Joung représentant ses émotions ou états d'âme / Photo Léa Baron

Avez-vous transmis cette culture à vos enfants ?

À une période, j’ai voulu prendre de la distance avec ma culture. Mais je leur ai tout de même appris le coréen et les ai inscrits à l’école coréenne pendant sept ans. C’était une corvée pour tout le monde.


Un jour, mon fils m’a demandé de ne plus lui parler coréen devant l’école. Cela m’a profondément blessée, j’ai vécu ça comme un rejet. Mais j’ai tenu, car la transmission était essentielle pour moi. Aujourd’hui, ils en sont reconnaissants.


L’an dernier, vous avez renoué avec votre pays grâce à Louis Vuitton ?

Depuis 2019, je participe chaque année à une exposition à Hong Kong avec l’association Enfants du Mékong, afin de soutenir des projets éducatifs. C’est dans ce cadre qu’un collectionneur a découvert mon travail.


Il était accompagné d’un responsable de LVMH Asie-Pacifique qui cherchait à décorer une nouvelle boutique Louis Vuitton pour le grand magasin Shinsegae, à Séoul. Après un appel d’offres, j’ai été sélectionnée et j’ai réalisé une œuvre monumentale de 11 mètres sur 7.


C’était une première pour moi, à cette échelle et dans ce contexte, hors galerie, et surtout en Corée. Le fait d’être une artiste coréenne vivant en France, invitée à créer pour un groupe français en Corée, avait une portée très symbolique. J’ai eu le sentiment que mon parcours prenait sens.


En 2024, Lee Hyun Joung a rejoint cette association créée à Paris le 22 août 1991 par 4 artistes fondateurs : KWUN Sun Cheol, LEE Bae, CHONG Jae Kyoo et KWAK Soo Young. Aujourd'hui l'association compte 64 membres de diverses disciplines : peinture, sculpture, photographie, installation, vidéo, céramique… 

L’association s’est imposée au fil des décennies comme un espace majeur de rencontre et de création pour les artistes coréens en France à travers un lieu collectif d’ateliers et d’expositions à Issy-les-Moulineaux, fermé depuis 2001. Aujourd’hui, elle continue de soutenir les artistes coréens contemporains en organisant des expositions et à travers le « Prix SONAMOU » lancé en 2008.

Auriez-vous envie de retourner vivre en Corée ?

Je ne sais pas. Aujourd’hui, ma vie en France me convient. Mes enfants sont grands, je me sens plus libre. Je prends le temps de contempler la lumière, le jardin. Je suis bien, heureuse dans mon métier, dans ma vie.



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