« Je suis fière de mes trois cultures coréenne, vietnamienne et française » Lucie Brochard, créatrice de mode
- Léa Baron
- 1 juil.
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours

Née en Corée du Sud en 1983, adoptée à l’âge de quatre ans avec sa sœur, Lucie Brochard grandit en France auprès d’un père français et d’une mère vietnamienne. Une trajectoire singulière qui façonne très tôt une identité plurielle, aujourd’hui au cœur de ses créations.
Ecrit par Léa Baron 1er/07/2026
« Cette triculture est essentielle, dans mon éducation comme dans l’ADN de ma marque. C’est mon identité », confie la créatrice, rencontrée dans son pop-up store parisien (ouvert jusqu’au 5 juillet, 47 rue du Four). Elle y présente sa capsule « Couleurs d’origine », pensée pour le marché coréen et dévoilée en avant-première à Séoul en juin, à l’occasion des 140 ans des relations diplomatiques entre la France et la Corée. Une forme de retour aux sources pour la créatrice de mode.
Arrivée en France enfant, elle apprend le français en à peine un mois. « À cet âge-là, on est des éponges et il faut s’adapter ». De ses premières années en Corée, il lui reste peu de souvenirs, plutôt des impressions diffuses, des rêves. Mais l’empreinte, elle, est bien là. « C’est une part de notre histoire, reconnaît-elle. Et je pense que cela se reflète, naturellement, dans mes créations, sans le vouloir vraiment. »
Chez elle, la culture asiatique se transmet notamment par sa mère, arrivée du Vietnam à vingt ans. Une éducation exigeante, fondée sur la discipline et le sens de l’effort : « Demain sera fait de ce que tu fais aujourd’hui, nous répétait-elle. Donc construit, travaille. » Une philosophie qui va marquer sa vie professionnelle.
La mode, une vocation précoce
Chez Lucie Brochard, la mode s’impose très tôt comme une évidence. Enfant, elle dessine sans cesse, fascinée par les vêtements et leurs détails. Sa mère confectionne les tenues qu’elle et sa sœur portent, souvent assorties et fleuries.
Son déclic survient vers l’âge de dix ans, en découvrant un défilé Yves Saint Laurent. « J’ai compris qu’il existait un métier lié à ce que j’aimais faire depuis toujours. C'était incroyable ! », dit-elle avec passion.
Une anecdote familiale résonne aussi en elle : « Ma sœur aînée m’a raconté se souvenir que notre père biologique était tailleur. » Sans savoir si c’est vrai, cette instinctive déterminée se dit que « cela fait sens » et elle se lance.
À treize ans, elle effectue un premier stage chez Chloé, alors dirigé par Stella McCartney. Une expérience fondatrice.
« J’ai réalisé que le dessin ne suffisait pas. Ce qui fait une collection, c’est une vision : la technique, la confection, la création d’un univers, une histoire et une identité forte. Chaque détail contribue à donner du sens et de la cohérence à l’ensemble. »
S’ensuivent plusieurs années de stages, d’observation et d’apprentissage. Elle assiste à des défilés, rédige des comptes rendus pour une journaliste, affine son regard. Lucie Brochard poursuit son apprentissage à l’Institut français de la mode, école d'excellence à Paris, dont elle sort diplômée en 2007.

Se former au monde
Curieuse, elle multiplie les expériences à l’international : San Francisco, Shenzhen, puis des maisons comme Paule Ka ou Christian Lacroix dont elle garde ce goût pour la couleur fuchsia particulièrement.
« Je voulais utiliser mon métier pour voyager, découvrir le monde, travailler de différentes façons, m’inspirer. »
Ces années de formation intense se font au prix d’un travail acharné « nuit et jour, week-ends compris » lui permettent d’acquérir une compréhension globale du métier : création, technique, production, mais aussi enjeux commerciaux et managériaux. Même si elle confie « apprendre toujours ».
Le Vietnam, point de départ
C’est au Vietnam, en 2013, que tout bascule. Partie initialement pour découvrir le pays de sa mère, elle y reste finalement deux ans. Elle cherche, expérimente, apprend. Installée dans une chambre d’hôtel, elle dessine le soir et explore les marchés le jour. « Je voulais créer ma propre garde-robe. »
Elle y découvre surtout la soie, qui deviendra centrale dans son travail. « Au début, je la trouvais trop colorée, trop chaude, raconte celle qui aimait le noir. Puis je me suis demandé comment la réinterpréter. »
Elle construit alors un langage singulier : des silhouettes structurées, inspirées des tailleurs masculins qu’elle affectionne, adoucies par la fluidité et la variété des matières.
Créée en 2015, sa marque LUCIE BROCHARD.võ porte un nom chargé de sens. « Võ, c’est le nom de ma mère. Un hommage évident à mes racines vietnamiennes, à la soie utilisée dans mes créations et à son savoir-faire. »
Inspirations coréennes
Ses origines coréennes aussi refont surface. Après un premier voyage il y a plus de dix ans, elle est marquée par la rigueur des coupes et des proportions. « Pour moi, la coupe est intransigeante. C’est la base.»

En 2016, elle crée une capsule « vol A264 », en référence à son premier vol vers Séoul et à l’occasion des 130 ans des relations diplomatiques France-Corée. Elle collabore avec le grand créateur coréen Lie Sang Bong et son fils Lee Chung Chung, à travers la marque LIE.
À l’époque, la culture coréenne commence à s’imposer à l’international, portée notamment par les K-drama dont le stylisme la fascine. Quelques années plus tard, elle va d'ailleurs habiller plusieurs actrices de K-drama, dont Kim Hye Soo dans la série Hyena (2020).
Le phénomène mondial de Gangnam Style l’inspirera jusqu’à créer un costume du même nom. Lucie Brochard reste aussi marquée aussi par des artistes coréens majeurs comme Lee Ufan. Elle garde toutefois, lors de son premier voyage, un regard d’observatrice, presque de touriste.
« Il y a dix ans, j’étais dans une position extérieure, curieuse, attirée par cette culture en pleine expansion »
Aujourd’hui, elle observe une Corée moderne, marquée par une forte culture street wear : « T-shirts, sweat-shirts… Ils ont un style très affirmé. »
Ses « Couleurs d’origine »
Sa dernière capsule mêle ces influences contemporaines aux références traditionnelles coréennes et à l’esthétique parisienne. « Couleurs d’origine » vise à séduire le marché coréen dans le cadre des 140 ans des relations diplomatiques France-Corée.
« C’est une métaphore de mes origines. Une manière de rendre hommage à mes trois cultures. »
On retrouve dans ses créations des références au jeogori (le haut du hanbok traditionnel) ainsi qu’un imperméable nommé d’après le biscuit dalgona, popularisé par la série Squid Game. Elle revisite surtout l’obangsaek, ce tissu multicolore typiquement coréen, lié à un souvenir d’enfance : à leur arrivée en France, sa sœur et elle possédaient un petit sac confectionné dans ce textile. « C’est cet univers de couleurs qui m’a marquée. C’est comme ça que tout a commencé. »

L’obangsaek, c'est quoi ?
Littéralement « couleurs des cinq directions ». L'obangsaek désigne la palette traditionnelle coréenne : blanc, noir, bleu, rouge et jaune, associée aux points cardinaux et aux cinq éléments (métal, eau, bois, feu, terre). On la retrouve dans de nombreuses formes d’expression, du textile à l’architecture, jusqu'à la cuisine, comme une recherche d’équilibre et d’harmonie.

« J’ai travaillé autour des couleurs de la Corée, avec des tons forts comme le rouge, le bleu, le noir et le jaune, toutes très identitaires, provenant de l’obangsaek, explique-t-elle avec passion. Je les ai ensuite réinterprétées à travers mes propres imprimés. Cela crée un univers très coloré, mais maîtrisé.

La Corée s’immisce dans plusieurs de ses créations : on retrouve l’obangsaek dans une jupe faite de rubans colorés “Obang multiimprimés”, une robe froufrou “Riboon multicolor”, une autre jouant sur les transparence “Joseon” ou encore la jupe “Han leaf” faite de feuilles de soie.

« J’aime que la pièce soit complexe dans sa construction, mais qu’au final elle paraisse simple.»
Une féminité affirmée
De quoi véhiculer dans ses créations l’image d’une femme forte « indépendante, ambitieuse, qui se dépasse chaque jour », résume-t-elle. Pour Lucie Brochard « notre pouvoir, c’est notre féminité, s’affirmer en tant que femme. »
Une féminité qui s’exprime différemment entre Europe et Asie et qui influence son travail. En Asie, on montre plus les jambes que la poitrine par exemple. « Ce n’est pas une question de valeur, mais de codes culturels différents. Il y a souvent plus de pudeur, mais cela n’empêche absolument pas une grande féminité et une vraie sensualité.»
Cette vision se traduit dans ses design : des silhouettes structurées, parfois inspirées du vestiaire masculin, adoucies par la légèreté, les transparences et le contraste des matières. Une identité créatrice tissée entre trois cultures.
Un regard ouvert sur le monde
Aujourd’hui, son lien avec la Corée reste avant tout affectif.
« C’est en moi quoiqu’il arrive. Même si je me sens différente des Coréens, je les comprends. »
Elle observe avec admiration l’essor du pays, son rayonnement culturel, sa capacité à s’imposer sur la scène mondiale. Mais son identité, elle, demeure multiple : « Ma culture est française, avec une éducation vietnamienne et des origines coréennes. Je suis fière de mes trois cultures ! »

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