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« Je ne peux pas abandonner ma nationalité coréenne »

  • Photo du rédacteur: Léa Baron
    Léa Baron
  • 12 juin
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 13 juin

Installée en France depuis 2010, Eom Dohyeon partage sa vie entre création et transmission. Photographe puis céramiste sous le nom de Forêt de Hyo, mais aussi professeure de coréen, elle raconte à travers son parcours la liberté d'être soi découverte en France, son attachement à la Corée du Sud et la construction d'une identité entre deux cultures.



Lisa Boghos, Française adoptée d'origine coréenne raconte son histoire à Hansori. Photo Léa BARON
Eom Dohyeon, céramiste coréenne, La Forêt de Hyo / Photo Eom Dohyeon

De Paris à la Bretagne, puis aujourd'hui à Arles, portrait d'une créatrice qui a trouvé dans l'art un langage.


Ecrit par Léa Baron 12/06/2026


« C'est un mélange de Marseille et du Havre. » Voilà comment Eom Dohyeon décrit sa ville natale, Ulsan, grande cité portuaire du sud-est de la Corée, près de Busan. Ville industrielle et maritime, elle abrite notamment les immenses complexes automobiles et navals de Hyundai.


« Je viens d'une famille très simple et assez traditionnelle », raconte-t-elle autour d'une tasse de thé. Son père a travaillé pendant trente-cinq ans dans la même entreprise de construction navale, tandis que sa mère, ancienne infirmière, est devenue femme au foyer.


Comme beaucoup de jeunes Coréens, elle suit un parcours scolaire exigeant. Sa mère espère la voir poursuivre de grandes études. Mais à la fin du lycée, une conversation avec une camarade bouleverse ses certitudes.


« Elle parlait de ses rêves. Moi, je me suis rendu compte que je n'avais jamais vraiment réfléchi à ce que je voulais faire. » Cette prise de conscience l'amène à choisir des études de design à Séoul. Très vite pourtant, elle ressent les limites d'un système très hiérarchisé et masculin, à l'organisation presque « militaire ». 


« J'avais envie de quelque chose de plus créatif, de plus libre. »


De la Corée du Sud à la France : un désir de liberté


Au cours de ses études, plusieurs voyages en Europe changent sa trajectoire. En Allemagne, en Angleterre puis en France, elle découvre d'autres façons de vivre et de créer. La rencontre avec des étudiants français venus en échange universitaire finit de la convaincre.


En 2010, elle quitte la Corée pour la France.


Après une année d'apprentissage du français à Strasbourg, elle intègre l'École nationale supérieure d'art de Paris-Cergy (ENSAPC). Le choc est important. « La première année, je comprenais peut-être 20 % de ce qu'on me disait. C'était dur. Je souriais pour faire comme si je comprenais », raconte-t-elle aujourd'hui en riant.


Mais cette école lui ouvre aussi un espace créatif inédit.


« En Corée, il faut choisir très tôt sa spécialité. À Cergy, j'ai pu suivre des cours de cinéma, de danse, de sculpture… J'ai ressenti une liberté que je n'avais jamais connue. »


La photographie comme langage


À l'école d'art, elle découvre également la photographie. À l'époque, la langue française reste un obstacle et présenter ses projets à l'oral lui demande des efforts considérables. Puis un jour, elle montre simplement ses images.


« Je n'avais même plus besoin de m'expliquer. Les gens comprenaient tout de suite ce que je voulais dire. C'est là que j'ai choisi la photographie comme langage artistique. »


Elle approfondit cette pratique lors d'un master à l'Université Paris 8 avant de cofonder une petite maison d'édition franco-coréenne spécialisée dans la photographie (Ces éditions).


En 2023, elle publie Daegu était un grand étang (Aprilsnow Press), un ouvrage dans lequel elle explore les traces d'anciens lacs disparus et la mémoire des habitants de cette ville coréenne. Ce travail sera présenté à Arles en 2024, lors du célèbre festival de photographie.


Après le Covid, sa vie prend un nouveau tournant.


La Bretagne, la nature et la céramique


Avec son compagnon de l'époque, elle quitte la région parisienne pour s'installer dans un petit village breton de mille habitants, entouré de forêts et traversé par une rivière. Pour la première fois, elle dispose d'espace, de temps et d'un atelier.


C'est là que naît sa passion pour la céramique.


À l'origine, il s'agit simplement d'un cadeau. Son ex-compagnon est un grand amateur de thé et elle souhaite lui offrir une théière « faite de mes mains ». Le défi la passionne immédiatement. Car la théière est l'une des pièces les plus complexes à réaliser.


Au fil des années, elle apprend seule, expérimente, observe et rencontre d'autres artisans bretons. « La céramique est devenue mon langage artistique », assure-t-elle, les yeux brillants de passion.


Eom Dohyeon dans son atelier / Photo Galerie Rivière photographe Hubert Crabières
Eom Dohyeon dans son atelier / Photo Galerie Rivière photographe Hubert Crabières


Ce qui n'était au départ qu'un passe-temps devient progressivement un métier. Elle crée alors La Forêt de Hyo, son atelier de céramique, où elle réalise théières, bols, tasses, vases et assiettes.


« Je ne cherche pas à représenter la culture coréenne dans mes céramiques, mais elle ressort naturellement dans ce que je fais », explique-t-elle.


Grande admiratrice des porcelaines de la dynastie Joseon et des célèbres moon jars, elle reconnaît aujourd'hui l'influence discrète de cet héritage dans ses créations.


Heureuse autrement, sans enfant


En Bretagne, elle découvre aussi une autre manière de vivre. « Je passais mes journées entre la nature, la création et les promenades avec mon chien. C'est aussi là que j'ai réalisé que je pouvais être épanouie sans suivre le modèle traditionnel du mariage et des enfants », confie-t-elle.


« J'aimais ma liberté, mon travail, mon quotidien. J'aime beaucoup les enfants et j'ai longtemps pensé avoir une famille comme celle dans laquelle j'ai grandi. Mais je me suis rendu compte que je pouvais être profondément heureuse autrement. »


Ses créations occupent alors une place centrale dans sa vie. « J'ai parfois l'impression qu'elles sont une autre forme de transmission. Je laisse quelque chose derrière moi, fabriqué de mes mains. »


Eom Dohyeon et ses créations pour La Forêt de Hyo / Photo Eom Dohyeon
Eom Dohyeon et ses créations pour La Forêt de Hyo / Photo Eom Dohyeon

Au départ, ses parents sont déçus de ses choix. Ils imaginent pour elle une trajectoire plus conventionnelle. Mais avec le temps, leur regard évolue.


Un jour, alors qu'elle confie à sa mère ses interrogations sur la maternité, celle-ci lui répond : « Tu n'es pas obligée d'avoir des enfants, ce n'est pas grave. » Une réaction qui la surprend tant elle contraste avec les attentes qu'elle a connues plus jeune.


Son père lui a aussi témoigné cette évolution. Après une rupture, il lui dit simplement : « Toi aussi, tu peux vivre comme un homme. » Une phrase qui la touche profondément et qui symbolise l'acceptation progressive de son parcours.


Arles, nouveau point d'ancrage


Après une séparation, elle revient un temps en région parisienne avant de s'installer presque par hasard à Arles, une ville dont elle avait gardé un souvenir particulier depuis le festival de photographie.


Aujourd'hui, elle y a installé son atelier, acquis un four grâce à un financement participatif et poursuit le développement de son activité de céramiste.


En parallèle, elle donne des cours particuliers de coréen à des élèves francophones. Une activité qui lui permet de maintenir un lien quotidien avec sa langue maternelle, mais aussi d'observer l'évolution du regard porté sur la Corée.


La Hallyu vue depuis la France


Lorsqu'elle commence à enseigner le coréen, il y a une dizaine d'années, ses élèves ont souvent un conjoint coréen ou un lien personnel avec le pays. « Aujourd'hui, beaucoup s'y intéressent grâce au développement de la culture coréenne à l'international. »


Depuis six ou sept ans, ses demandes de cours explosent. « Quand je suis arrivée en France, beaucoup de gens ne savaient même pas situer la Corée sur une carte. Aujourd'hui, ils connaissent des artistes, des séries, parfois même quelques phrases en coréen. C'est spectaculaire ! »


Entre deux pays


Après seize ans passés en France, Eom Dohyeon a construit sa vie ici, mais la Corée continue d'habiter son quotidien.


Elle suit attentivement l'actualité politique de son pays, vote à distance et écoute principalement de la musique coréenne. « Ça me fait voyager et ça me rend émotive », confie-t-elle.


La Corée se retrouve aussi dans sa cuisine. Si les épiceries coréennes se font rares à Arles, elle adapte les recettes de son enfance : « Je fais le doenjang jjigae à ma manière avec des ingrédients locaux. Mon kimchi, je le prépare parfois avec du céleri-rave ! »


« Je reste très attachée à la Corée, même si ma vie s'est construite en France. »

Lors de ses passages à Paris, elle fait le plein de ramyeon (nouilles instantanées) et de produits introuvables dans le sud de la France. Et lorsque sa mère lui rend visite, elle vient toujours avec des cosmétiques coréens dans ses bagages.


Ce lien avec son pays natal reste essentiel et elle refuse d'envisager une rupture symbolique avec lui. En Corée du Sud, l'acquisition d'une autre nationalité implique la perte de celle d'origine.


« Je ne peux pas abandonner ma nationalité coréenne », affirme-t-elle. « Je reste très attachée à la Corée, même si ma vie s'est construite en France. »


C'est là qu'elle estime avoir trouvé une liberté qui lui correspond davantage. « Je m'y sens plus libre de la pression sociale. En Corée, j'ai souvent l'impression d'être jugée en permanence. »


Cette différence, elle l'a ressentie jusque dans son rapport à son propre corps. Enfant, un grave accident de voiture lui a laissé une importante cicatrice à la jambe. Longtemps, elle a évité de la montrer par peur du regard des autres. « En France, je me suis rendu compte que les gens s'en fichaient », raconte-t-elle.


Peu à peu, elle a gagné en confiance. « Je n'ai pas besoin de me maquiller, de me coiffer ou de faire attention à ce que les autres pensent de mes vêtements. »


Une liberté qui continue de l'accompagner. « Aujourd'hui, je me dis que ce n'est pas grave si les gens me regardent ou me jugent. Ce n'est plus quelque chose qui m'empêche de vivre. » En France, Dohyeon a trouvé, à 37 ans, la liberté d'être pleinement elle-même.




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