« Je me sentais comme un étranger dans mon propre pays »
- Léa Baron
- il y a 4 heures
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De l'île de Jeju à Paris, la quête de liberté de Moon Joon Ho, producteur-réalisateur sud-coréen, ou l’amour du cinéma.

Interview par Léa Baron 13/05/2026
Le Festival de Cannes 2026 met à l’honneur le cinéma coréen, avec la nomination de Park Chan-wook à la présidence du jury. Le cinéaste, lauréat du Grand Prix en 2004 pour Old Boy, est devenu une référence majeure du 7e art. C’est d’ailleurs ce film qui a marqué Moon Joon Ho et l’a conduit à se passionner pour le cinéma.
Aujourd’hui installé à Paris, ce trentenaire, producteur et réalisateur coréen, a fondé sa propre société de production. Il participe également à l’acquisition de films pour le Festival du Film Coréen à Paris, organisé chaque année en novembre.
>Rencontre avec celui dont le prénom, signifiant « héros extraordinaire », semblait déjà annoncer son amour du cinéma et sa soif de liberté.
Moon Joon Ho en bref
Né sur l’île de Jeju, formé aux États-Unis puis diplômé de Sciences Po à Paris en 2021, ce producteur/réalisateur coréen de 34 ans vit aujourd’hui en France où il développe des projets audiovisuels internationaux avec sa société de production Unobvious Films.
Hansori : D’où venez-vous ?
Moon Joon Ho : Je viens de l’île de Jeju, une petite île assez isolée au sud de la Corée, avec une culture très spécifique. On y parle un dialecte que même les autres Coréens ne comprennent pas toujours. J’y ai grandi jusqu’à mes 19 ans, puis je suis parti pour l’université à Séoul avant de poursuivre mes études de cinéma et d’histoire aux États-Unis.
Pourquoi le cinéma ?
À Jeju, je m’ennuyais beaucoup. Il n’y avait pas grand-chose à faire, ni de personnes vraiment inspirantes autour de moi. Le cinéma, au contraire, m’a ouvert les portes d’un autre monde.
C’est ma mère, enseignante, qui m’a fait découvrir cet univers. Elle aimait beaucoup une émission de télévision appelée “Le film de la semaine”, sur la chaîne de télévision coréenne KBS (l’équivalent du film du dimanche soir sur Canal+). Grâce à elle, j’ai vu de nombreux films.
Le véritable déclic est venu avec Old Boy de Park Chan-wook. Ça a été un choc. J’ai compris à ce moment-là que les Coréens pouvaient réaliser des films incroyables. C’est vraiment ce film qui m’a fait tomber amoureux du cinéma.
Qui est Park Chan-wook ?
Park Chan-wook est un réalisateur sud-coréen auteur de 12 longs-métrages dont Mademoiselle (2016), Old Boy (2003, Grand Prix du jury à Cannes), Decision to Leave (2022, Prix de la mise en scène à Cannes), et Aucun autre choix (2025). A 62 ans, il préside le jury du Festival de Cannes 2026.
Après des études de cinéma à New York, vous revenez en Corée pour votre service militaire mais vous repartez ensuite en France. Pourquoi choisissez-vous ce pays?
J’ai dû renoncer à un master aux États-Unis pour des raisons économiques. Mais je tenais aussi à découvrir une autre culture et à apprendre une nouvelle langue. Le français me fascinait. Je m’intéressais déjà à la culture française, notamment à travers le cinéma et les philosophes comme Gilles Deleuze ou Jean-Paul Sartre.
J’ai d’abord envisagé des études de philosophie, avant d’opter, par pragmatisme, pour le management à Sciences Po. En tant qu’étranger, je craignais de ne pas trouver facilement ma place sur le marché du travail, ni de m’intégrer.
Diplômé en 2021, j’ai rejoint l’agence de publicité BETC, avant de fonder, en 2023, ma propre société de production, Unobvious Films. Un nom qui reflète mon goût pour ce qui échappe à l’évidence : je suis attiré par les zones d’ambiguïté, par ce qui ne se révèle pas au premier regard.
« Je cherche une forme de liberté »
Qu’est-ce que vous développez avec cette entreprise ?
Des contenus variés : des publicités et surtout des projets de séries documentaires.Je développe actuellement une série sur l’opéra dans le monde, avec un premier épisode tourné en Corée, en collaboration avec KBS. En parallèle, j’écris une série américaine avec Studio Dragon (principal producteur coréen de K-drama).

Pourquoi revenir au cinéma ?
Parce que c’est mon rêve. J’aurais pu choisir une vie plus stable en étant salarié, mais ce n’est pas ce que je recherche. Je suis venu en France pour trouver une forme de liberté. En Corée, la pression pour suivre un parcours tracé est très forte, et je ne m’y retrouvais pas.
Comment vos parents perçoivent-ils votre choix de vie en France ?
Au fond, je me suis toujours senti un peu à part, comme un étranger dans mon propre pays. Mes parents ont toujours fait preuve d’une grande ouverture. Ils ne m’ont jamais imposé leur vision de la vie et ont respecté mon désir de faire du cinéma.
En Corée, la stabilité — travail, mariage, enfants — reste souvent une norme très forte. Mon frère a suivi ce parcours, mais, me concernant, je n’ai jamais ressenti cette pression, même s’ils aimeraient sans doute que je me marie. Et je sais que je leur manque beaucoup ! Aujourd’hui, ils sont fiers de mon parcours, surtout lorsque je leur rapporte des cadeaux de France…
« Je veux surtout être heureux, où que je sois.»
Depuis votre arrivée en 2017, comment vous êtes-vous intégré en France ? Est-ce que la hallyu (vague culturelle coréenne) a changé quelque chose pour vous ?
Pas vraiment sur le plan personnel, mais surtout professionnel. Depuis le succès du film Parasite en 2019 (Palme d’or au Festival de Cannes), la culture coréenne est devenue beaucoup plus visible. Les producteurs français sont désormais plus ouverts aux projets liés à la Corée, ce qui facilite les collaborations.
En revanche, je regrette que ce soit souvent les mêmes réalisateurs coréens qui soient mis en avant à l’international. La nouvelle génération reste encore trop peu visible.

C’est ce que vous essayez de changer au Festival du Film Coréen de Paris ?
C’est précisément l’ambition que porte le Festival du Film Coréen à Paris (FFCP), où je participe à l’acquisition de films depuis 2018. Notre objectif est de mettre en lumière de nouveaux talents. Et le public répond présent. Chaque année, au mois de novembre, il est plus nombreux, et de plus en plus jeune.
Quels sont vos projets ?
Pour l’instant, ma vie est en France. Mais ce que je recherche avant tout, c’est la liberté de choisir. Si mes projets m’emmènent aux États-Unis ou me ramènent en Corée, j’irai. Mon objectif reste le même : continuer à produire des films, raconter des histoires qui parlent aux gens et, surtout être heureux, où que je sois.
