« La Corée du Sud, c’est mon pays. Je l’ai dans la peau » Lisa Boghos, adoptée
Dernière mise à jour : 6 août

Arrivée en France à l’âge de 4 ans et demi, Lisa Boghos découvre les mensonges entourant son adoption, lors d'un récent voyage dans son pays natal, la Corée du Sud. A 52 ans, elle raconte son histoire et celle de 16 autres femmes adoptées d’origine coréenne dans son exposition photographique Projet Année Un.
Interview par Léa Baron 20/05/2026
En 2022, Lisa Boghos retourne pour la deuxième fois en Corée du Sud. Elle y retrouve sa mère et ses sœurs, qu’elle n’avait pas vues depuis son adoption en France en 1978. Cette année-là, elle avait alors dû quitter son pays natal à 4 ans et demi, accompagnée de sa cadette d'à peine 2 ans. Ces retrouvailles sont un bouleversement, et un traumatisme, à bien des égards.
Lisa découvre des vérités troublantes sur son adoption, sur celle qu’elle pensait être sa « sœur de cœur » et sur l’histoire de sa famille. « Il a fallu que je me relève, raconte-t-elle. Et me relever a consisté à monter cette exposition Projet Année Un - 일년 프로젝트 »
Portée par son association K-women Projects, elle partage dans cette exposition parisienne son témoignage et celui de seize autres femmes d'origine coréenne, adoptées en France. Derrière ces adoptions internationales se cachent parfois des pratiques illégales, des mensonges et des drames familiaux. Pour Hansori, Lisa Boghos livre son histoire.
Contexte : les adoptions internationales en Corée du Sud
Après la guerre de Corée (1953), la Corée du Sud a mis en place un vaste système d’adoption internationale. Entre 1955 et 1999, plus de 140 000 enfants coréens – parfois jusqu’à 200 000 selon certaines estimations – ont été envoyés à l’étranger d’abord des enfants nés de soldats américains et de Coréennes, puis des enfants de familles pauvres ou de mères célibataires.
Longtemps présenté comme humanitaire, ce système a aussi reposé sur de nombreuses dérives : falsification de documents, enfants déclarés à tort orphelins ou abandonnés, absence de consentement des parents biologiques et corruption impliquant agences privées d'adoption, hôpitaux et autorités.
En 2022, des centaines d’adoptés internationaux ont demandé l’ouverture d’une enquête officielle. En mars 2025, la Commission vérité et réconciliation sud-coréenne a reconnu la responsabilité de l’État dans ces adoptions abusives. Le 2 octobre 2025, le gouvernement sud-coréen a admis pour la première fois n’avoir « pas pleinement assumé ses responsabilités ».
Hansori : Vous arrivez en France à l’âge de 4 ans et demi. Quels souvenirs gardez-vous de votre vie avant l’adoption et de cette arrivée ?
Lisa Boghos : Pendant très longtemps, j’ai cru que ce n’étaient que des rêves. Comme beaucoup d’enfants adoptés, je pense qu’on met les souvenirs à distance. La mémoire s’efface pour pouvoir avancer.
J’avais gardé quelques bribes de la Corée : de grands immeubles, une famille avec des sœurs, et cet homme à la jambe de bois. J’ai d’ailleurs découvert il y a seulement quatre ans qu’il s’agissait de mon père…
Mais je me souviens surtout du trajet en voiture entre l’aéroport et Lyon, où vivaient mes parents adoptifs. Ils m’avaient offert une poupée et, pendant tout le voyage, j’ai arraché tous les boutons de colère. Je me souviens aussi que mon père me regardait dans le rétroviseur et que moi, je lui lançais des éclairs du regard.
À l’époque, je ne parlais pas français. Quand l’hôtesse m’a dit sur le tarmac : « Voici tes nouveaux parents », je crois que je me suis complètement fermée.
Avec ma petite sœur, nous étions extrêmement proches. J’étais tellement méfiante que j’interdisais même à ma mère française de s’occuper d’elle. C’est moi qui lui donnais à manger, qui la lavais. Très vite, j’ai été mise à l’école parce qu’on disait qu’il fallait que je m’adapte rapidement, mais je m’enfuyais de l’école. Il n’y a jamais eu de période d’adaptation.
Vous vivez un drame, mais on vous demande d’être reconnaissante d’une situation que vous n’avez pas choisie.
Vos parents adoptifs parlaient-ils de la Corée et de votre adoption ?
Ils nous ont toujours dit que nous étions adoptées, et qu’on leur avait demandé de nous prendre toutes les deux parce qu’on se serait liées à l’orphelinat, comme des sœurs de coeur… Mais il y avait une grande pudeur autour de tout ça. On parlait très peu de la Corée, très peu de nos origines.
Très vite, j’ai ressenti une volonté absolue de m’intégrer. On vous rappelle constamment que vous êtes différente, qu’on ne ressemble pas à ses parents. Et surtout, on vous répète : « Vous avez de la chance d’avoir été adoptées. »
C’est très paradoxal, parce qu’en réalité vous vivez un drame, mais on vous demande d’être reconnaissantes d’une situation que vous n’avez pas choisie.

Comment décririez-vous votre enfance dans cette famille française ?
Ça a été une enfance compliquée. Mon père adoptif était quelqu’un de très dur, dans le contrôle permanent. Il y avait beaucoup d’humiliations, de violences psychologiques et physiques. Ma mère, elle, restait très effacée. Elle ne nous défendait jamais.
Heureusement, notre grand-mère maternelle a été une présence importante. Elle nous a beaucoup gâtées et nous apportait une forme d’équilibre.
Avec ma petite sœur, nous étions très soudées. Nous nous protégions mutuellement. Notre relation s’est compliquée à l’âge adulte. Elle ne comprenait pas pourquoi je me montrais toujours conciliante avec nos parents adoptifs. Peut-être pour avoir la paix. Mais surtout parce que, cet abandon a créé chez moi un besoin de préserver cette cellule familiale, même si ce n’était qu’un semblant de famille.
Quand je suis arrivée en Corée, j’ai immédiatement aimé ce pays. J’étais chez moi sans être chez moi.
Vous gardiez malgré tout une curiosité pour votre pays natal, la Corée du Sud ?
Oui. Contrairement à ma petite sœur, qui était dans le rejet total de ses origines, moi j’ai toujours ressenti un manque. Très jeune déjà, je voulais retrouver ma famille coréenne.
Mais la vie a pris le dessus. Je me suis mariée, j’ai eu un fils, j’ai travaillé dans la communication, l'événementiel. Pendant longtemps, j’ai mis cette question de côté.
Puis j’ai fait un premier voyage touristique en Corée avec mon mari il y a 18 ans. C’était un voyage très fort émotionnellement. Quand je suis arrivée là-bas, j’ai immédiatement aimé ce pays. J’étais chez moi sans être chez moi. Je m’étais dit que je pourrais peut-être retourner à l’orphelinat par lequel j'étais passée, mais j’ai oublié mon dossier en partant…
Le vrai tournant intervient bien plus tard, lors de votre deuxième voyage en Corée avec votre sœur ?
Oui. En 2022, je retourne en Corée avec ma petite sœur. C’était la première fois qu’elle acceptait d’y aller. Mais le voyage a été très compliqué entre nous.
Moi, j’étais émerveillée par tout. Elle, au contraire, ressentait un certain rejet à l'égard de la culture coréenne. En réalité, il y avait beaucoup de non-dits entre nous, beaucoup d’incompréhensions liées à notre histoire.
Quand elle est repartie en France, mon mari et mon fils sont arrivés. Et c’est à ce moment-là que j’ai ressenti une urgence, peut-être avec l'approche de la cinquantaine. Je me suis dit : « Si je veux retrouver ma famille biologique, c'est maintenant. »
Quelque chose me freinait jusque-là : ma petite sœur. On nous avait toujours présentées comme des « sœurs de cœur », et j’avais peur qu’elle vive ma recherche comme une trahison. Elle à qui on avait dit avoir été abandonnée dans la rue.
J’ai alors contacté la Holt, l’agence coréenne qui a géré une grande partie des adoptions coréennes à l’international.
À ce moment-là, j’ai eu l’impression d’avoir vécu cinquante ans dans le mensonge.
Comment se passent les démarches ?
Très rapidement. J’envoie un mail et, dès le lendemain, je reçois une réponse.
La Holt m’apprend qu’une de mes grandes sœurs avait déjà tenté de nous retrouver en 2018, lorsque notre mère biologique était hospitalisée. Elle répétait nos prénoms sur son lit d’hôpital.
Ils me disent aussi que ma famille veut me voir rapidement. La première rencontre a finalement lieu à Séoul, le 17 août 2022.
Ma mère coréenne n’a jamais choisi de nous abandonner.
Que se passe-t-il lors de cette première rencontre ?
Je ne suis même pas certaine de me souvenir de tout tellement c’était fort émotionnellement.
Ce jour-là, j’ai rencontré ma mère coréenne et mes deux grandes sœurs. Mon père, lui, était décédé depuis longtemps.
Quand je suis entrée dans la salle, elles m’ont fixée du regard, puis sont venues vers moi, m’ont prise dans leurs bras. Elles me regardaient, comparaient nos visages pour voir si nous nous ressemblions. Avec ma sœur aînée, la ressemblance est en effet frappante.
Et là, j’apprends quelque chose qui me bouleverse beaucoup : ma petite sœur, avec qui j’ai été adoptée, est en réalité ma sœur biologique, et non ma « sœur de cœur » comme on nous l’a répété toute notre enfance. Ce qui me semblait plausible car nous sommes très différentes physiquement : elle est grande avec un visage allongé ; je suis petite, avec un visage rond.
Notre mère coréenne m’a dit qu’elle était la seule de la fratrie à beaucoup ressembler à notre père mais nous n’avons plus aucune photo de lui. Elle l'a rayé de sa vie depuis longtemps.
À ce moment-là, j’ai eu l’impression d’avoir vécu cinquante ans dans le mensonge.

Qu’apprenez-vous sur votre histoire familiale ?
Ma mère coréenne nous raconte qu’elle n’a jamais choisi de nous abandonner.
Notre père biologique était très violent et buvait énormément. Il voulait absolument avoir un garçon mais il a eu quatre filles. Quand ma petite sœur est née, il a décidé seul de nous emmener, les deux petites dernières, à l’orphelinat, sans prévenir notre mère.
Il a signé les papiers et fait signer probablement quelqu’un à la place de notre mère dont l’empreinte du pouce faisant office de signature apparaît plus grosse que celle de mon père sur le dossier.
Quand ma mère s’est rendue compte de notre disparition, ils se sont disputés. Elle m’a raconté qu’il l’avait frappée très violemment et elle s’est retrouvée à l’hôpital.
Elle a mis six mois à retrouver notre orphelinat, on lui a dit : « Vos filles viennent d’être adoptées en France. C’est trop tard. » Il n'y a que les adoptés qui peuvent ensuite demander à revoir leur famille biologique.
J’ai ressenti le besoin de transformer cette douleur en quelque chose d’utile, de positif.
Comment vivez-vous toutes ces révélations à votre retour en France ?
Quand je suis rentrée, j’étais en état de stress post-traumatique. Je ne dormais plus, je ne pouvais plus travailler, je me suis complètement effondrée.
Mais paradoxalement, cela m’a aussi permis de me libérer de beaucoup de choses. J’ai commencé à prendre de la distance avec mes parents adoptifs et avec des relations devenues toxiques. Et surtout, j’ai ressenti le besoin de transformer cette douleur en quelque chose d’utile, de positif.
C’est là qu’est née l’idée de l’exposition Projet Année Un - 일년 프로젝트 ?
Cette exposition vient de ce besoin de reconstruction et de partager ce que j’ai vécu.
Je fais de la photographie de portrait depuis plusieurs années et j’avais envie de donner la parole à d’autres adoptés. Dans les associations, on organise beaucoup d’événements, mais on entend finalement très peu les histoires individuelles.
Je voulais aussi parler de la place des femmes : celle de ma mère biologique, qui n’a jamais eu le choix, effacée, mais aussi celle de ma mère adoptive, qui vivait sous emprise.
À travers ce projet, je voulais défendre les droits des femmes, mais aussi ceux des enfants. Parce qu’au-delà de l’adoption, nous avons été déracinées de notre pays, de notre langue, de notre culture, sans jamais prendre en compte le traumatisme que cela pouvait représenter.
Au départ, ce projet devait aider les autres. Mais aujourd’hui, je comprends aussi qu’il m’aide à me reconstruire.
J’ai gardé une façon d’être et de penser très coréenne. J’ai mon pays dans la peau.
Quel lien entretenez-vous aujourd’hui avec la Corée et avec la France ?
Je me sens profondément coréenne et française.
J’aime la France parce que c’est là où j’ai grandi, j’ai construit ma vie, ma famille. Et j’ai des réflexes très français. Mais j’adore aussi la Corée. C’est mon pays, là où je suis née. J’ai gardé une façon d’être, de penser très coréenne. J’ai mon pays dans la peau.
Quand j’y vais, je me sens bien, même si c’est très paradoxal parce que chaque voyage m’angoisse énormément. Je pense que le jour où on m’a mise dans cet avion, enfant, ça a été un véritable déchirement. Revenir en Corée réactive forcément quelque chose de très profond.
Aujourd’hui, j’aimerais pouvoir y passer plus de temps, réapprendre la langue, m’immerger à nouveau dans cette culture.
Quand je pense à la fin de vie, je me dis que j’aimerais être enterrée là-bas. Je pense que c’est lié à cette recherche de racines : revenir là où l’on est né.

